Sur la question médecins et cannabis médical, le constat est net : les médecins et pharmaciens qui ont prescrit et délivré du cannabis médical pendant l’expérimentation française sont, dans leur grande majorité, convaincus de son intérêt. C’est ce que montrent deux travaux publiés en 2026 autour de l’étude ECIPCanna, menée par le CHU de Brest. Mais ces mêmes soignants décrivent un cadre jugé trop rigide, une forte confusion avec le cannabis récréatif et une vraie inquiétude pour leurs patients, alors que le cadre définitif n’est toujours pas en place.
Leur avis n’est pas théorique : ce sont eux qui prescriront demain, si les textes sont publiés. Voici ce que disent les données, et leurs limites.
ECIPCanna : une étude sur ceux qui ont prescrit et délivré
ECIPCanna est une étude qualitative coordonnée par le CHU de Brest et enregistrée sous le numéro NCT06597097. Elle porte sur les relations entre l’hôpital et la ville dans l’expérimentation pilotée par l’ANSM, et cherche à identifier ce qui freine ou facilite la prescription et la délivrance.
Ses premiers résultats ont été présentés au comité scientifique de suivi de l’ANSM le 29 mai 2026 (compte rendu mis en ligne en août). Selon ce document, l’étude repose sur 165 entretiens et 65 heures d’enregistrements, avec notamment 35 médecins généralistes, 45 médecins hospitaliers et 37 pharmaciens d’officine, répartis sur tout le territoire. Une thèse de médecine issue du même travail, soutenue le 7 mai 2026, analyse des focus groups réunissant 29 médecins et pharmaciens.
Médecins et cannabis médical : un intérêt jugé réel
Premier enseignement : les professionnels interrogés sont convaincus de l’intérêt thérapeutique du cannabis médical. Ils rapportent une amélioration des symptômes et de la qualité de vie de leurs patients, et le voient comme une option supplémentaire, surtout en situation d’impasse thérapeutique.
Ils distinguent clairement l’usage médical de l’usage récréatif. Le compte rendu de l’ANSM résume leur position par une formule : le cannabis médical est perçu comme « un médicament comme un autre ».
Ce qui freine : confusion, stigmatisation et lourdeur
Les soignants décrivent pourtant plusieurs obstacles :
- Une confusion persistante dans la société, avec un amalgame fréquent entre cannabis médical et récréatif, et des patients qui expriment parfois des craintes.
- Le paradoxe du CBD en vente libre : l’idée que « le cannabis est interdit, mais il y a des CBD shop partout » entretient le flou (voir cannabis médical et CBD de boutique).
- Un débat médiatique jugé centré sur le récréatif et la sécurité, avec très peu d’information sur l’expérimentation elle-même.
- Un cadre jugé contraignant : rassurant, mais rigide, « verrouillé » et chronophage, avec une lourdeur administrative soulignée dans la thèse.
Dernier point, le plus sensible : le décalage entre l’espoir initial, celui d’une « dernière option », et l’incertitude actuelle sur la suite. Les professionnels disent s’inquiéter des répercussions de cette incertitude pour leurs patients.
Douleurs neuropathiques : ce que montrent les données françaises
Lors de la même séance, l’ANSM a présenté une analyse exploratoire du registre ReCann, qui servait au suivi des patients. Elle porte sur les 1 750 patients traités pour des douleurs neuropathiques, avec au moins 6 mois de suivi.
Résultat : 63,6 % des patients présentaient une amélioration sur au moins un critère (par exemple plus de 30 % d’amélioration sur une échelle numérique). La qualité de vie était le critère le plus amélioré, devant l’anxiété et la dépression. En revanche, l’âge, le sexe ou l’indice de masse corporelle ne permettaient pas de prédire qui répondrait le mieux.
Prudence : il n’y a pas de groupe témoin, et seule la moitié des patients avait une fiche complète, ce qui crée un biais de sélection. Ce chiffre ne prouve donc pas l’efficacité ; il décrit ce qui a été observé. Pour le contexte, voir douleur neuropathique et cannabis médical en France.
Où en est l’expérimentation en octobre 2026
- Environ 650 patients sont encore traités, selon l’ANSM, avec désormais autant de délivrances en officine qu’en pharmacie hospitalière.
- 2 162 professionnels de santé ont été formés au total, dont 13 pharmaciens d’officine entre janvier et juin 2026.
- Aucun nouveau patient ne peut entrer depuis le 27 mars 2024 ; la phase transitoire dure jusqu’à 3 mois après la publication de l’avis de la HAS (détails dans qui peut encore accéder au cannabis médical).
- Les auditions de la HAS prévues les 20 et 21 octobre 2026 ont été reportées, faute de décret, selon la question écrite n° 18810 (voir aussi la lettre des 14 associations).
Ce que cela annonce pour le futur cadre
Pour la suite, l’ANSM a rappelé en mai qu’une formation sera obligatoire pour les médecins qui voudront prescrire les futurs médicaments à base de cannabis. Les pharmaciens du comité s’inquiètent déjà de la façon dont ils pourront vérifier qu’un médecin est habilité, et de la lourdeur que cela pourrait entraîner.
Autrement dit, le passage au cadre généralisé ne se jouera pas seulement sur les décrets. Il dépendra aussi de la capacité à former les prescripteurs, à fluidifier le lien entre hôpital et ville, et à mieux informer. Les indications prévues restent celles de l’expérimentation : les 5 indications.
Idées fausses à corriger
- « Les médecins français sont contre le cannabis médical. » Pas ceux qui l’ont utilisé : ils en reconnaissent l’intérêt. Attention toutefois, ces études n’interrogent que des participants à l’expérimentation, pas l’ensemble des médecins.
- « 63,6 % des patients sont soulagés, c’est prouvé. » Non. C’est une analyse exploratoire, sans groupe témoin et avec des données incomplètes.
- « N’importe quel médecin pourra prescrire. » Non. Une formation sera obligatoire dans le futur cadre, comme pendant l’expérimentation.
À retenir
- Les soignants de l’expérimentation jugent le cannabis médical utile, surtout en impasse thérapeutique, et le distinguent nettement du récréatif.
- Ils pointent la confusion avec le CBD et le récréatif, un cadre rigide et chronophage, et l’incertitude sur la suite.
- Douleurs neuropathiques : 63,6 % d’amélioration sur au moins un critère, dans une analyse exploratoire de 1 750 patients.
- Environ 650 patients sont encore traités ; aucun nouveau patient depuis le 27 mars 2024.
- Le futur cadre imposera une formation aux prescripteurs ; les auditions de la HAS d’octobre ont été reportées.
Avertissement médical : Cet article est fourni à titre informatif uniquement et ne constitue en aucun cas un conseil médical. Consultez toujours un professionnel de santé qualifié pour toute question relative au cannabis médical.
Sources
- ANSM – Compte rendu du comité scientifique temporaire « Suivi de l’expérimentation française de l’usage médical du cannabis », séance du 29 mai 2026 (indicateurs, analyse ReCann douleurs neuropathiques, étude ECIPCanna)
- Baucher R. – « Représentations du cannabis médical chez les professionnels de santé participant à l’expérimentation de l’ANSM : étude qualitative par focus group », thèse soutenue le 7 mai 2026 (DUMAS)
- ClinicalTrials.gov – ECIPCanna, CHU de Brest, NCT06597097 (relations interprofessionnelles dans l’expérimentation de l’ANSM)
- ANSM – Patients : ce qu’il faut savoir sur l’expérimentation (phase transitoire, indications retenues)
- Assemblée nationale – Question écrite n° 18810, « Retard dans la mise en œuvre du cannabis médical », JO du 6 octobre 2026

